Une nouvelle réforme du secteur de l'insertion socio-professionnelle qui nous pose question

 

Lettre ouverte du Conseil d'Administration de QCAF, Juin 2012 (PDF)

 

« Quelque Chose à Faire » ouvre ses portes à des stagiaires demandeurs d’emploi depuis plus de 30 ans. Ce sont ainsi plusieurs milliers d’hommes et quelques femmes qui, avec nous, ont parcouru un chemin difficile, passant de l’exclusion sociale, professionnelle et souvent citoyenne à une fierté de soi, une reconnaissance et pour beaucoup un métier.

Depuis plus de 30 ans nous avons mis en pratique notre volonté d’accueillir les personnes les plus éloignées de l’emploi. Sur les 130 nouveaux stagiaires qui nous rejoignent chaque année plus de 40 % n’ont pas leur certificat d’étude de base, tout autant n’ont pas atteint le CESI (secondaire inférieur). Nous accueillons d’année en année des stagiaires accumulant de très longues périodes sans emploi (22 mois en moyenne en 2011), un pourcentage important de justiciables, près d’un tiers de personnes d’origine étrangère, …

 

Depuis ce jour de mai 1981 où Roger Vanthournout a mis « au travail » quelques jeunes de la rue, parce qu’il croyait – et voulait les persuader – qu’il y avait toujours quelque chose à faire, que de chemin parcouru !

Aujourd’hui nous construisons avec chacun un chemin individualisé de formation, d’insertion sociale et professionnelle. Nous avons construit un module d’essais et d’orientation métiers qui tous les ans, depuis 2004, accueille plus de 10 groupes d’une dizaine de stagiaires. Nous construisons avec chacun un projet, des évaluations, des réorientations si nécessaire, des pistes d’emploi. Nous construisons au jour le jour un soutien social. Nous faisons vivre des dizaines de partenariats pour que chaque stagiaire puisse trouver un logement décent, un suivi psychologique, une aide à l’emploi, un permis de conduire, une médiation de dette, …

 

Que de chemin parcouru pour l’asbl entre ces années 80 à « cœur ouvert » et l’équipe professionnelle « au grand cœur » d’aujourd’hui !

Ce parcours, nous l’avons façonné. Il est le fruit de notre expérience, de l’écoute et de la rencontre d’autres associations œuvrant au même projet tout autant que de notre implication dans l’évolution des décrets qui balisent notre travail.

 

Nous croyions à cette double mobilisation, faite d’expériences de terrain, partagées et analysées et de la construction d’une réglementation régionale imposant les obligations et les limites d’une gestion collective.
 
Cependant aujourd’hui, avec la mise en place des premiers éléments concrets d’un nouveau dispositif d’accompagnement des demandeurs d’emploi en Wallonie, nous voyons des ruptures s’établir :

  • Celle des objectifs, irréalistes lorsque tout voudrait se focaliser sur l’emploi alors que les chiffres du FOREM avancent moins d’un emploi accessible pour 7 personnes très éloignées de l’emploi (nos stagiaires) ;
  • Celle des parcours linéaires, saucissonnés et contrôlés par des « conseillers référents » omnipotents, et cela sous le doux nom « d’accompagnement », alors qu’en réalité il ne disposera que de 4 heures par demandeur d’emploi  par an en moyenne ! Alors que nos stagiaires construisent péniblement, au jour le jour, une réponse à mille exclusions : le logement, l’endettement, l’absence de compétences professionnelles, les relations familiales ou sociales, les antécédents de justice, le désarroi moral ou psychologique… et qu’une bonne partie de notre travail est de les amener, progressivement, à imaginer, puis construire, un avenir qui ne se résume pas au lendemain. Nous y travaillons des centaines d’heures chaque année avec chacun de nos 130 nouveaux stagiaires ;
  • Celle qui voudrait opposer la créativité associative, la capacité d’adaptation, la réponse aux questionnements locaux, la richesse de partenariats égalitaires, à la rigidité administrative, réglementée dans des « dispositifs de coopération » qui n’ont de coopératif que la signature obligatoire au bas d’un plan préétabli par une seule des composantes ! Pourtant regardons, dans d’autres parties du monde, de vrais partenariats existent entre pouvoirs publics et associations, qui permettent aux premiers d’encadrer des plans d’actions élaborés par ces derniers. Concrétisant ainsi : gestion collective et compétences locales ;
  • Celle de l’« adressage », lorsque le Demandeur d’Emploi se réduit à un colis envoyé-reçu-vérifié-accepté ou rejeté, avec toute la lourdeur administrative des avis, récépissés, évaluations, justificatifs, qui transforme l’accueil social en succursale administrative ;
  • Celle de l’autonomie des opérateurs, lorsque contrats de stage, stages en entreprise, … et demain évaluations, suivis, inscriptions, renvois, … devront recevoir l’imprimatur du Forem en plus de l’agrément de la RW, la contresignature de l’inspection, et sans doute être encodés suivant le modèle ad hoc sur des serveurs du futur ONEM régionalisé ;
  • Celle des contrôles à répétition : un agrément de la R.W., les rapports annuels, les inspections habituelles, et puis encore les rapports d’actions au FOREM, et puis pour les points A.P.E., et puis … Comme si, en s’éloignant du centre du pouvoir, le mal s’installait nécessitant suspicion et surveillance toujours plus grandes !
 

Le conseil d’administration de Quelque Chose à Faire ne croit pas que ces ruptures de confiance, ces rigidités administratives, cette linéarité des réponses, cette centralisation à outrance soit un bien pour les Demandeurs d’Emploi, et particulièrement pour ceux qui viennent frapper à notre porte.

Nous demandons, à l’inverse :

  • Que soit préservé le droit, pour les Demandeurs d’Emploi, de choisir en toute liberté leur parcours de formation parmi les centres agréés sur le territoire wallon ;
  • Que soit préservé le droit, pour les centres de formation agréés, de choisir, développer, améliorer, en toute liberté, leur outil pédagogique, leurs référentiels de compétences, de formation, d’évaluation. Avec aussi, bien sûr, une attention particulière aux constructions communes, aux référentiels partagés, aux outils mis en commun ;
  • Que soit préservé le droit, pour les centres de formation agréés, de construire en toute liberté, avec et pour les stagiaires qu’ils accueillent, les outils d’insertion sociale, les partenariats utiles, les apprentissages complémentaires ;
  • Que soit préservée la possibilité, pour les centres de formation agréés, d’accueillir tous les stagiaires éligibles, quelle que soit leur porte d’entrée ;
  • Que soit reconnue, aux Demandeurs d’Emploi, la possibilité de construire eux-mêmes les premières étapes d’un parcours d’insertion avec un centre de formation agréé, sans passer obligatoirement et préalablement par un référent du FOREM ;
  • Que soit reconnue, aux Demandeurs d’Emploi, la possibilité de choix inadaptés, d’erreurs et de corrections dans leur parcours d’insertion.
  • Que les relations entre les centres de formation agréés, le FOREM et les autorités publiques s’établissent sur la confiance réciproque, sur le partage des richesses et compétences diversifiées. Que s’établissent de réels partenariats – cela veut dire dans la reconnaissance de l’indépendance de chacun et la complémentarité de tous. Que la co-construction du Demandeur d’Emploi soit la référence première, mesurant le bien fondé d’une initiative.

Le conseil d’administration de Quelque Chose à Faire fait un appel solennel à tous les décideurs politiques, à tous ses partenaires et à l’opinion publique, pour un sursaut de bon sens et d’humanité dans la gestion de l’exclusion sociale et professionnelle et pour un vrai accompagnement, tant individuel que collectif, de celles et ceux parmi nos concitoyens qui en ont le plus besoin.

 

 

 

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